L’écrivain Luan Rama et les ponts du bilinguisme

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10:13ч / 10.02.2020г
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Une interview de l’écrivain albanais Luan Rama, récemment publiée sur notre site, dans laquelle il parle de son amour du français, a suscité l’intérêt des lecteurs. M. Rama a eu la gentillesse de nous envoyer le discours qu’il a prononcé lors du colloque qui s’est tenu à l’Université de Sofia “ Saint Clément d’Ohrid “ les 9 et 10 décembre 2019 sur le sujet: « Être, venir d’ailleurs et écrire en français ». Aujourd’hui, nous publions des extraits de ce discours qui donnent plus de détails sur certains sujets de l’entretien.

Écrire en français et venir d’ailleurs c’est pour moi construire des ponts…

Luan Rama

Le sujet de ce colloque à Sofia me paraît très intéressant: le bilinguisme, l’écrivain et l’exil, sa langue, sa nouvelle langue, l’auto traduction et le poids du passé qui méritent d’être traités profondément.

Toute mon expérience après avoir quitté mon pays, l’Albanie, réside, je crois, dans l’idée qu’écrire en français, avec le temps est devenu un travail de reconstruction, construction de ponts et de liens, non simplement entre moi et mon pays d’origine mais entre mon peuple francophone et les autres peuples qui ont en partage la même langue, le français. Mes prédécesseurs à commencer par l’Albanais Faik Konica et l’amitié qu’il a liée avec le poète Guillaume Apollinaire à Paris au début du XXe siècle ont fait la même chose: construire des ponts pour dialoguer et lier les cultures, mieux connaître l’un l’autre, s’enrichir et partager les idées humanistes de la paix, de la liberté et de la démocratie. Et modestement je suis, depuis presque trois décennies un de ces messagers naviguant entre les deux rives…

Dans ma jeunesse en Albanie, j’ai été simplement amoureux de la poésie de Paul Éluard, de Jacques Prévert et d’autres poètes de langue française. Au début je les ai lus en albanais, quand j’écrivais mes premiers poèmes, mais très vite j’avais un grand désir de les lire en original, en français, et c’est ainsi que j’ai commencé à apprendre le français moi-même. Dans cette époque totalitaire il y avait la censure: pas tous les livres d’Éluard et de Prévert étaient traduits. Aragon était interdit, « réservé » dans les bibliothèques, (donc pas pour tout le monde) considéré comme un révisionniste, mais aussi Sartre, Camus, de Beauvoir, Ionesco, Duras, etc., qui étaient considérés comme modernistes, ou Baudelaire, Rimbaud et Verlaine comme des «décadents», etc., par peur de l’influence étrangère sur les écrivains et les artistes albanais, comme étaient censurés aussi Picasso, Chagall, Kandinsky, Matisse, Gauguin, les impressionnistes, les postimpressionistes, les surréalistes, etc. Mais un jour, par une amie de la Bibliothèque Nationale, j’ai eu dans les mains l’œuvre d’Éluard de la Pléiade publié par Gallimard et là je me suis émerveillé: c’était toute l’œuvre du poète, même celle de l’époque surréaliste, érotique, illustrée par des dessins et des photos de Man Ray. Cela m’a ouvert une fenêtre pour voir autrement la poésie. Quelques années plus tard, alors que j’étais cinéaste un jour j’ai trouvé le texte de Duras « Hiroshima mon amour », le sujet du film d’Alain Resnais je l’ai traduit immédiatement. Ce texte a circulé entre cinéastes, parce que ce film, à cette époque totalitaire a été une découverte pour nous et ne pouvait pas être projeté dans les salles de cinéma.

Luan Rama-3Comment le dictateur pouvait-il laisser un film où une Française faisait l’amour avec un soldat Allemand (l’ennemi) et voulait fuir avec lui à la fin de la Seconde Guerre mondiale? C’était un texte époustouflant qui m’a inspiré pour un autre style d’écriture. A l’époque, la censure était terrible: imaginez qu’un jeune poète traduise Baudelaire et puis soit accusé d’agitation et propagande contre le régime et condamné, puis fusillé, histoire que je raconte plus tard dans mon essai écrit en français « Le Long chemin sous le tunnel de Platon ».

La première incitation dans mon travail d’écrivain a donc été la langue française. L’Albanie avait été un pays francophone, depuis la Grande Guerre, avec son lycée français de Korça. C’est dans les universités françaises qu’une nouvelle élite francophone a vu le jour dans les années ’30 du XXe siècle. Dans mon livre publié en 2001 « L’Albanie francophone» à l’époque où l’Albanie est devenue membre à part entière de l’OIF, je raconte la contribution de cette élite francophone dans le progrès de l’Albanie quand le français a été la langue officielle dans les enceintes internationales. Les éditions de la littérature albanaise en langues étrangères étaient en général en français. La revue «Les Lettres albanaises» a contribué à la connaissance à l’étranger de cette littérature, de cette culture, des auteurs albanais anciens et modernes. Nous avons vécu et grandi avec la littérature classique des auteurs français ou autres de l’espace francophone, les romans d’Hugo, Balzac, Maupassant, Dumas, Sand et plusieurs autres mais aussi des auteurs du XX siècle. Mais quand j’ai débarqué à Paris en 1991, j’ai remarqué que les Français que je rencontrais, étaient étonnés de la connaissance de cette littérature en français par les Albanais. Comment quelqu’un qui a vécu dans un pays enfermé, dans une planète à part, a pu être si lié avec la langue et la littérature en langue française et devenir un bilingue?

Cela me rappelle un ami très cher, qui a été ambassadeur d’Albanie à Paris, un ancien traducteur de l’albanais en français, Jusuf Vrioni. C’était le fils de l’ambassadeur albanais à Paris dans les années ’20-’30. Il a passé à Paris son adolescence et sa jeunesse, où il a fait les études à HEC et à la Sorbonne, puis, à la fin de la guerre est rentré en Albanie. Quand il était prisonnier politique, dans sa cellule, durant son isolement et les tortures, pour ne pas perdre la raison, il récitait les poésies de Rimbaud du livre «Une saison en enfer». C’était cette poésie, cette littérature, cette langue qui le tenait débout. A sa sortie de prison, il a commencé à traduire les romans d’Ismail Kadaré, notre grand écrivain, et il est devenu une référence de la traduction en Albanie. Il a traduit presque toute l’œuvre de Kadaré et à travers ces deux langues il vivait entre deux mondes, l’albanais et le français. Mais dans son travail entre ses deux langues, intéressante est qu’il a gardé les traces et les couleurs du français de l’avant guerre, celle qu’il a appris dans les écoles et par la littérature de l’époque, Montherlant, André Gide, et les autres de la première moitié du XXe siècle. C’est-à-dire ce n’était pas l’écriture moderne d’aujourd’hui. De toute façon cela allait très bien avec la littérature de Kadaré et ses sujets préférés. On voit ainsi comment la langue se transforme toujours d’une époque à l’autre. Contrairement à lui, Kadaré en exil depuis 30 ans n’a jamais écrit en français.

Un autre exemple d’écrivain et intellectuel bilingue a été en Albanie Faik Konica, qui à la fin du XIX et au début du XX siècle est venu en France où il a terminé l’école secondaire à Lisieux, puis les études supérieures à Dijon. A Paris il a suivi les cours du Collège de France et c’est à ce moment-là qu’il a rencontré et s’est lié d’amitié avec un autre émigré, le poète Guillaume Apollinare. A cette époque, Konica a publié des articles linguistiques autour du français dans la revue d’Apollinaire, « Le Festin d’Ésope » et Apollinaire a publié des articles dans la revue de Konica «Albania». Comme Apollinaire, émigré aussi, à travers la langue française et albanaise, Konica vivait dans deux mondes différents: son pays absent, l’Albanie, et la France et la Belgique où il s’est installé après.  Étant bilingue il a combattu à travers sa revue pour faire connaître l’histoire et la culture ancienne albanaise, pour émanciper la société albanaise, toujours occupée par les Ottomans.

Un autre exemple d’un parfait bilingue a été le poète Jean Moréas, un Albanais de la Grèce, un Arvanites de l’île de Hydra, dont sa famille a contribué énormément à la Révolution grecque. Venu à Paris à la fin du XIXe siècle il est devenu un fin connaisseur de la langue française. Poète et fondateur de l’« École du symbolisme français » puis de l’«École romaine», il est devenu aussi l’idole poétique d’Apollinaire, de Salmon et d’autres poètes de l’époque. Lui aussi vivait entre deux cultures, entre deux langues et deux mondes. Mais son souci premier était son intégration dans la société française et le cercle des poètes parnassiens. Avec l’âge (il est mort à Paris en 1910) il commença à parler de ses racines. Il disait à son ami Apollinaire qu’il avait une grande caisse de documents de sa famille Arvanites (Albanais) de Hydra et qu’il allait écrire sur son passé.

Nous, venus d’ailleurs, on est toujours entre les deux mondes, entre les deux langues: Je viens de publier un roman ayant pour titre « Éléonore » avec l’histoire d’un émigré albanais et d’une Française pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi ce sujet? Presque tous mes livres parlent de ces rencontres et ces liaisons France-Albanie. Ce serait pareil si j’étais en Belgique, au Québec, en Afrique, dans les îles du Pacifique…

Luan Rama-kniga-4Je viens de publier cette année le recueil poétique « Territoires de l’âme » en français. Après la publication j’ai remarqué que la moitié du livre avait pour thème des sujets sur la France, Paris, sur le métro parisien et la vie quotidienne ou sur des personnages français comme Hugo, Sartre et Simone de Beauvoir, l’amour de Camus pour la comédienne franco-espagnole Casarès, le poète Robert Desnos, l’autre poète Paul Celan, la rafle contre les juifs de Paris pendant la guerre et le camp de Drancy, etc… Tout cela m’est venu naturellement, sans le vouloir au début. Cela veut dire comment vivre entre les deux langues et les deux cultures on devient des messagers entre deux ponts, entre deux cultures.

Luan Rama

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Източник: www.evropaworld.eu